Aller au contenu
Lisbonne Paulo Muhongo
Politique · Corne de l’Afrique

Entre le Nil et la mer Rouge : la guerre est revenue en Éthiopie

La reprise des combats dans le nord de l’Éthiopie a rompu la paix fragile obtenue en 2022, provoqué de nouveaux déplacements et aggravé les rivalités régionales. Pendant que les gouvernements se disputent territoires, eau et influence, ce sont encore les civils qui paient le prix le plus lourd.

Traduit du portugais. Lire l’original →

Paulo Muhongo · 12 min de lecture
Illustration éditoriale : les dirigeants de la région, le Nil, la mer Rouge et les populations prises dans la guerre.
Illustration éditoriale : les dirigeants de la région, le Nil, la mer Rouge et les populations prises dans la guerre.

Les combats déclenchés le 23 septembre entre les forces du gouvernement fédéral et une alliance de groupes armés, dont le Front populaire de libération du Tigré, connu sous le sigle TPLF, constituent l’escalade militaire la plus grave depuis la fin de la guerre de 2020–2022. Les hostilités ont touché les régions du Tigré, de l’Amhara et de l’Afar, ravivant la crainte d’un conflit prolongé et d’une crise régionale aux conséquences imprévisibles.

La situation militaire a évolué rapidement. Après que des forces rebelles ont occupé des aéroports et avancé sur plusieurs fronts, les forces fédérales et leurs alliés ont repris Mekele, capitale régionale du Tigré. Le TPLF a confirmé s’être retiré de la ville et a annoncé que son administration fonctionnerait temporairement depuis un autre lieu.

La reprise de Mekele par le gouvernement ne signifie pas pour autant la fin de la guerre. Le retrait rebelle pourrait simplement marquer le passage à une nouvelle phase, faite d’opérations décentralisées, d’attaques ponctuelles et d’une instabilité prolongée dans les régions du nord.

Un accord de paix jamais achevé

Les racines de la crise actuelle remontent à la guerre commencée en novembre 2020, lorsque les divergences entre le gouvernement fédéral du Premier ministre Abiy Ahmed et le TPLF se sont transformées en un conflit dévastateur.

Pendant deux ans, le Tigré a été le théâtre d’opérations militaires, de blocus, de déplacements massifs et de destructions d’infrastructures. L’Accord de Pretoria, signé en novembre 2022 sous la médiation de l’Union africaine, a mis fin aux combats à grande échelle, mais plusieurs questions fondamentales sont restées en suspens.

Parmi elles figuraient le statut des territoires disputés, le retour des populations déplacées et le désarmement des forces du Tigré. En juillet 2026, le TPLF a déclaré que l’accord était, dans les faits, en train de s’effondrer. Le gouvernement fédéral a rejeté cette lecture et affirmé rester attaché au processus de paix.

L’absence d’une application intégrale de l’accord a laissé le champ libre à la reconstitution des forces, à l’approfondissement des divisions politiques et au retour de la logique militaire.

C’est l’une des principales leçons de la crise : signer la paix n’est pas la construire.

L’Afar et le retour des déplacements

L’impact humanitaire s’est de nouveau fait sentir bien au-delà du Tigré.

Fin septembre, une source humanitaire estimait qu’au moins 150 000 personnes avaient été déplacées dans la seule région de l’Afar, même si les limites de communication et d’accès empêchaient un décompte précis. La même source soulignait la difficulté de mesurer la véritable ampleur de l’urgence.

La coupure des communications, la fermeture des routes, l’insécurité et la proximité des combats compliquent l’acheminement de l’aide humanitaire. Pour des milliers de familles, fuir signifie abandonner maisons, terres agricoles, bétail, écoles et moyens de subsistance.

Derrière chaque carte militaire, il y a une famille séparée. Derrière chaque territoire conquis, il y a un village qui ne produit plus de nourriture. Derrière chaque déclaration politique, il y a des enfants qui ont perdu l’accès à l’école, à la santé et à la sécurité.

À Shire, un chauffeur de 32 ans a décrit le retour de la guerre comme profondément douloureux, rappelant que la population du Tigré ne s’est toujours pas remise des conséquences du conflit précédent. Son témoignage traduit un sentiment général : pour beaucoup d’habitants, la nouvelle offensive n’est pas une crise politique de plus, mais le retour d’un traumatisme qui n’avait jamais disparu.

Des accusations qui franchissent les frontières

Le conflit a rapidement cessé d’être une affaire purement interne.

Le chef des forces armées éthiopiennes a accusé l’Érythrée, l’Égypte et le Soudan de soutenir les groupes armés qui combattent le gouvernement fédéral. Les trois pays ont nié toute implication.

Ces accusations doivent être présentées avec prudence. Dans un conflit marqué par la propagande, les restrictions d’accès et les communications coupées, une allégation politique ne vaut pas preuve vérifiée.

La dégradation des relations diplomatiques est cependant évidente. L’affrontement militaire en Éthiopie croise des différends anciens sur les frontières, les alliances régionales, l’utilisation des eaux du Nil et l’accès à la mer Rouge.

Le risque est qu’une guerre d’abord menée à l’intérieur des frontières éthiopiennes se transforme en conflit par procuration, alimenté par des intérêts extérieurs et des rivalités accumulées.

La Déclaration d’Alamein

Le 4 octobre, les dirigeants de l’Égypte, de l’Érythrée, de la Somalie et du Soudan se sont réunis à New Alamein, en Égypte.

Ont participé au sommet le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi, le président érythréen Isaias Afwerki, le président somalien Hassan Sheikh Mohamoud et le chef de l’armée soudanaise, Abdel Fattah al-Burhan.

Dans leur déclaration commune, les quatre pays ont défendu le respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale des États, le principe de non-ingérence et le règlement pacifique des conflits. Ils ont également décidé de créer un mécanisme permanent de suivi et de tenir de nouvelles consultations périodiques.

Sur la mer Rouge, ils ont déclaré que sa gouvernance devait rester sous la responsabilité des États riverains. Concernant le Nil, ils ont défendu le respect du droit international, la consultation préalable et le rejet des mesures unilatérales portant atteinte aux usages actuels de l’eau en Égypte et au Soudan.

La déclaration ne nommait pas directement l’Éthiopie, mais abordait deux questions centrales pour les intérêts stratégiques d’Addis-Abeba : la gestion des eaux du Nil et l’ambition éthiopienne d’obtenir un accès stable à la mer Rouge.

La réponse d’Addis-Abeba

Le 5 octobre, le ministère éthiopien des Affaires étrangères a réaffirmé les intérêts du pays sur le Nil Bleu, appelé localement fleuve Abay, et sur la mer Rouge.

Le communiqué déclarait que les réalités géographiques et historiques de la région ne peuvent être modifiées par la pression politique, des mesures coercitives, des actions de déstabilisation ou des agressions menées par intermédiaires. Dans le même temps, Addis-Abeba affirmait défendre une approche fondée sur le dialogue, le respect mutuel, la coopération régionale et les relations de bon voisinage.

Cette réponse montre que le différend dépasse le terrain militaire. C’est une vision concurrente de l’ordre régional qui est en jeu : qui peut participer aux décisions sur la mer Rouge, comment gérer les ressources du Nil et jusqu’où peut aller la souveraineté de chaque État lorsque ses choix affectent ses voisins.

Le barrage au cœur de la rivalité

Le Grand barrage de la Renaissance éthiopienne, construit sur le Nil Bleu, reste au centre des tensions entre l’Éthiopie et les pays situés en aval.

Le Nil Bleu, vers la Méditerranée
  1. ÉthiopieHauts plateaux où naît le Nil Bleu (fleuve Abay). Selon Addis-Abeba, environ 85 % du débit du Nil.
  2. Grand barrage de la RenaissanceSur le Nil Bleu, en territoire éthiopien.
  3. SoudanPays en aval.
  4. ÉgyptePays en aval, dépendant du Nil.
La mer Rouge
  • Les quatre de New AlameinÉgypte, Érythrée, Somalie et Soudan : la gouvernance de la mer Rouge doit revenir aux États riverains.
  • L’Éthiopie, sans littoralDepuis l’indépendance de l’Érythrée. Le point le plus proche de sa frontière se trouve à environ 48 km de la côte, selon le ministère éthiopien des Affaires étrangères.
Les deux différends qui traversent la guerre, en schéma simplifié.

Pour Addis-Abeba, le barrage représente le développement, la production d’énergie et l’affirmation du droit d’utiliser les ressources naturelles de son territoire. Pour l’Égypte et le Soudan, toute gestion unilatérale du fleuve peut affecter les usages actuels de l’eau et la sécurité des populations qui dépendent du Nil.

L’Éthiopie soutient que la quasi-totalité du Nil Bleu prend sa source sur les hauts plateaux éthiopiens et que ce fleuve fournit environ 85 % du débit total du Nil. Le gouvernement éthiopien estime que cette réalité doit être reconnue dans les négociations sur l’utilisation et la gestion de l’eau.

Le problème n’est pas seulement technique. Il est aussi historique, économique et politique.

Le Nil est à la fois une source d’eau, un instrument de développement et un symbole de souveraineté. Tant que chaque pays le traitera exclusivement comme un patrimoine national, et non comme une ressource partagée, tout désaccord risquera d’être perçu comme une menace existentielle.

La mer Rouge et l’ambition d’un pays sans littoral

L’Éthiopie a perdu son accès direct à la mer après l’indépendance de l’Érythrée et est devenue un pays enclavé. Addis-Abeba soutient néanmoins que sa population, sa position géographique et sa proximité avec la mer Rouge lui confèrent des intérêts légitimes dans la sécurité maritime régionale.

Le ministère éthiopien des Affaires étrangères a souligné que le point le plus proche de la frontière nationale se trouve à environ 48 kilomètres de la côte et a défendu l’idée que tout débat sérieux sur l’architecture de sécurité de la mer Rouge doit tenir compte des intérêts du pays.

De l’autre côté, les quatre pays réunis à New Alamein ont affirmé que la gouvernance de la mer Rouge doit revenir exclusivement aux États riverains.

Ces positions révèlent une incompatibilité stratégique qui ne se réglera ni par l’intimidation ni par des alliances militaires. L’Éthiopie ne peut ignorer la souveraineté des pays riverains, mais ceux-ci ne peuvent pas non plus traiter les intérêts économiques et sécuritaires éthiopiens comme s’ils étaient sans importance.

Aucun pays ne gagnera seul

Le Nil, la mer Rouge et les frontières héritées de l’histoire ne sont pas des trophées politiques. Ce sont des lignes de survie partagées par des millions de personnes.

Aucun pays ne peut garantir seul la sécurité du Nil. Aucun État ne peut contrôler à lui seul les risques en mer Rouge. Aucun gouvernement ne sera véritablement stable tant que les populations voisines vivront cernées par la guerre, la faim et le déplacement.

Les alliances construites contre un voisin peuvent apporter des avantages diplomatiques à court terme, mais elles renforcent aussi le sentiment d’encerclement et réduisent l’espace du compromis. De même, s’obstiner dans des décisions unilatérales accroît la méfiance et rapproche la région d’affrontements qui pourraient être évités.

Dans la Corne de l’Afrique, la sécurité ne sera pas durable tant qu’elle restera conçue comme l’insécurité de l’autre.

Le chemin possible vers la paix

Une paix durable exige plus que la reprise de villes ou la signature de nouveaux communiqués. Elle exige un processus politique capable de s’attaquer aux causes qui ont permis le retour de la guerre.

Ce chemin doit inclure :

  • un cessez-le-feu vérifiable entre les forces fédérales et les groupes armés ;
  • un accès humanitaire sûr et sans entrave aux populations touchées ;
  • la protection des civils et des infrastructures essentielles ;
  • une enquête indépendante sur les allégations de soutien militaire extérieur et sur les violations commises pendant les combats ;
  • l’application effective des dispositions encore en suspens de l’Accord de Pretoria ;
  • un dialogue direct sur les territoires disputés, le retour des déplacés et le désarmement ;
  • des négociations régionales sur le Nil et la mer Rouge ;
  • une médiation africaine dotée de légitimité, d’indépendance et de capacité de suivi.

L’Union africaine doit être au centre de ce processus, mais le leadership africain ne peut pas se réduire à une formule diplomatique. Il a besoin de ressources, d’un accès aux parties, de mécanismes de vérification et d’un soutien international qui ne se substitue pas à la volonté des acteurs locaux.

La paix ne peut pas non plus être négociée uniquement entre palais présidentiels, états-majors et gouvernements étrangers. Elle doit inclure les communautés déplacées, les autorités locales, les organisations humanitaires, des représentants de la société civile et les populations directement touchées.

Le choix qui s’offre à la Corne de l’Afrique

La reprise de Mekele peut modifier l’équilibre militaire, mais elle ne résout pas les divisions politiques qui alimentent le conflit.

La guerre précédente a montré qu’il est possible de conquérir des villes sans conquérir la confiance. Elle a aussi montré qu’une victoire militaire n’efface ni les revendications historiques, ni les ressentiments communautaires, ni les différends territoriaux. Elle ne fait que les reporter.

Les dirigeants de la région sont désormais face à un choix. Ils peuvent continuer à faire du Nil, de la mer Rouge et des frontières des instruments de rivalité. Ou ils peuvent reconnaître qu’aucune de ces ressources n’apporte la sécurité lorsqu’elle sert à exclure, à faire pression sur le voisin ou à l’affaiblir.

Tant que ce choix ne sera pas fait, ce seront encore les familles, les agriculteurs et les enfants qui paieront pour des décisions prises loin de chez eux.

La paix dans la Corne de l’Afrique ne naîtra pas d’alliances construites contre un pays. Elle naîtra d’un dialogue honnête, d’un accès humanitaire, d’une vérification indépendante des accusations, de l’application des accords existants et d’une médiation africaine qui traite toutes les parties avec dignité.

Sources

Al Jazeera ; MENA, Middle East News Agency (Déclaration de New Alamein, 4 octobre) ; communiqué du ministère éthiopien des Affaires étrangères (5 octobre).

Partager WhatsApp Facebook LinkedIn X
Paulo Muhongo
À propos de l’auteur

Paulo Muhongo est poète, critique littéraire et analyste politique, à Lisbonne. Il écrit sur l’Afrique, le pouvoir et la parole écrite.

Newsletter

Une lettre par semaine, écrite sans hâte

Poésie, littérature et analyse politique, en portugais, dans votre boîte mail. Via Substack, sans publicité.

Ouvre Substack pour confirmer l’abonnement.